lundi, mai 07, 2007

Philippe Jones, L’embranchement des heures (notes de lecture)

Paru chez S.N.E.L.A., dans le volume Fictions 1991-2004, Paris, 2005.

La mouette

Jeu homme-arbre, partir-tenir: « Le fauteuil de rotin gémit chaque fois que l’on croise ou décroise les jambes. Le feu grésille, fume. L’arbre se balance toujours. Voilà une semaine qu’il se balance sans cesse, une semaine que j’attends qu’il casse. Il résiste encore, cédant, se reprenant. Mais il devra céder, on ne peut tenir indéfiniment. » et ensuite: « Je partirai demain. » (p. 13)

Jeu partir-mourir: « Armanda, elle, ne veut pas s’en aller. Elle parle sans arrêt. Ce livre n’avance pas, cette femme ne veut pas se taire. Jean, lui, est parti, mais il ne s’agissait pas d’un livre. C’était un garçon bien, mort dans un accident d’avion. Moi j’ai cru partir et je rentre demain. » (p. 13)

« Le bruit du vent déchire le paysage comme une feuille de papier. » (p. 13)

Les chuchotements

Premier passage: « Des gouttes de pluie hésitent au bord des feuilles, puis soudain s’écrasent sur le front ou glissent un doigt indiscret le long d’une joue. Les pneus chuchotent, les feux rouges et verts animent d’un clin d’œil la conversation des carrefours. » (p. 15)

Sur le temps de jadis: « Il y avait cette durée des choses. L’instant connaissait une épaisseur variable selon les moments du jour. Sans doute le temps n’a-t-il pas cessé d’être subjectif, mais on ne courait pas après ce leurre qui entraîne maintenant au galop final. » (p. 15)

L’homme-vin: « Le Brick et son atmosphère, à la fois lourde et sillonnée de rire. On se sentait chez soi, nous ressemblions au Brick. Du vin jeune, encore trouble, mais sûr de sa force. On embrassait les filles avec désinvolture, avec condescendance même, et elles étaient fidèles. Jacques soufflait dans sa clarinette et j’écrivais mes chroniques avec le sentiment de dominer toutes les marionnettes du monde. » (p. 15)

Des pas dans le vide

Inversion temporelle: « Avec la chute, la fenêtre s’ouvre, assailli par le cri je me précipite, trop tard. Etrangement, l’enfant tombe comme s’il se balançait entre les chouches des divers étages, non comme une pierre mais comme une feuille, non dans le vide mais au travers d’un flot. » (p. 18)

Et le terme de comparaison: « Je me retrouve dans la cage d’escalier, la spirale semble s’enfoncer très loin et m’aspire dans un tourbillon gris où je ne sens plux ni les marches, ni mes jambes, tout entier requis par l’angoisse du spectacle auquel je m’attends. La descente paraît interminable. » (p. 18)

Métamorphose: « Et là, comme dans une mare, le corps. Non celui de l’enfant qui dansait, mais celui d’un poisson, d’un grand poisson rouge, mais beaucoup plus orangé, plus doré que rouge sang. Il n’est pas écrasé, disloqué comme je le craignais. Il respire avec difficulté, agité de soubresauts, l’œil, fixe déjà, se fait opaque, mais les branchises s’ouvrent et se ferment, des tubes y sont introduits ainsi que dans la bouche. Les soins sont rapides: oxygène, perfusion. » (p. 19)

Fragment d’une libération

L’histoire très blanche d’une sédition.

Tout d’un coup, cela devient personnel: « Patrick replia les feuilles qu’il venait de relire pour la vingtième fois peut-être. Il les avaient trouvées, par hasard, dans la bibliothèque, il y a peu, entre les pages de l’Etranger de Camus. Le texte comme le résumé d’un journal, ne révélait rien sur l’opinion, sur l’engagement eventuel, de celui qui l’avait rédigé. Aucune hostilité, semblait-il, aucun jugement critique sur le cours des événements vécus. Un constat en quelque sorte. Patrick ne pouvait comprendre pourquoi son père, dès le premier jour, fut abattu par les libérateurs. » (p. 22)

D’un paysage intime

Une femme: « Elle ne mesurait pas la beauté de sa pose. Une femme couchée sur la plage peut saturer l’horizon et devenir le point de mire de celui qui regarde sans être vu. Elle était comme déposée, comme disposée, sur une crique de sable, très doucement arquée, où la caresse des vagues s’étend. A droite, telle une glande lacrymale, ou autre chose selon le goût des analogies, un éperon que lèchent sèchement des lames courtes et vibrantes. » (p. 23)

Le texte parcourt progressivement une route de l’extérieur vers l’intérieur, du réel vers l’imaginaire. D’abord c’est l’image de la femme, ensuite c’est son souvenir, finalement c’est son imagination (la langue du petit chien).

Le hors-jeu

Sur la mer: « L’attrait qu’une eau exerce est fonction de la surface qu’elle occupe. La mer est un élément, une présence qui provoque, un spectacle qui submerge. Elle est, à la musique, un ouvrage orchestral. » (p. 25)

Sur les piscines: « Les piscines ne cessent de se multiplier dans les jardins proches des villes; elles tendent un drap bleu à la fraîncheur et aux loisirs, témoignent du savoir-faire et de l’aisance de ceux qui s’y baignent. Le délassement et son organisation sont, aujourd’hui, des priorités. Il y a ces rectangles verts où l’on s’agite, selon des règles, dans l’optique d’une victoire; il s’agit alors d’une société en soi, organisée, hiérarchisée, avec ses héros fêtés comme des dieux et qui poursuivent un ballon pour tromper l’adversaire. Il y a des rectangles ocres, avec leurs lignes blanches, où deux joueurs affrontent leur agilité pour des sommes fabuleuses. Il y a le rectangle gris, avec ses hauts murs, où l’homme au secret, journellement, promène sa solitude obsédée d’évasion. Le cordeau est un symbole civilisateur. » (p. 25)

Le ballon et la piscine: « Le ballon et la piscine, chacun objet de délassement, mais non utilisé comme tel, leur dualité s’oppose. Pour être ou devenir, il leur faudrait un troisième larron: celui qui, dans l’eau, les associerait dans son mouvement, sa fantaisie, ses jeux, ou même, en dehors de toute intervention, un autre élement, aussi quelconque, mais tout à coup distinct et perturbateur, meneur d’échanges nouveaux, de relations insolites. Le théorème de Lautréamont ainsi se démontre: deux objets et un lieu. Le rectangle et la sphère, ici, sont incompatibles. Seul un artiste pourrait se fixer les rapports dans un espace à reconquérir, à réinventer. » (p. 26)

Longue distance

Une femme appelle son amant qui vient de déménager.

Glissements de l’imagination: « Occupé. Toujours se signal aigu, plus rapide que le cœur et tout aussi angoissant lorsqu’on en prend conscience. La voix qui se refuse, le son indispensable pour que l’heure soit vécue. Aurait-il décroché? Nouvel appel, nouvel échec? Non, le timbre se prolonge, s’espace. Enfin! Déjà elle sourit, le bonjour de Jean est si tonique. La détente se fige, l’appel se continue, anonyme, sans réponse, la tension du vide croît, déferle. « Bien sûr que c’est le bon numéro, depuis les mois que je le forme. » Occupé puis personne, ce n’est pas pensable! » (p. 27)

Sans numéro de chambre

L’hôpital-port: « Dans les ports de mer aux profondes échancrures, il en est de plus secrètes, comme oubliées. La lumière semble distante, une odeur de confinement règne, un silence, que nul oiseau ne trouble, paraît étrange. Ainsi, au détour d’un couloir, découvre-t-on une salle où deux vieilles sont étendues, la bouche pareillement ouverte, émaciées, gisantes. » (p. 31)

La chambre sans numéro est peut-être la morgue.

La veste et le pantalon

En plein rémaniement ministériel, un homme politique se fait faire un costume, histoire de réflechir un peu.

Les parures de l’ombre

Jeu de l’imagination: « Elle avait son secret comme tous les autres le leur. Si tout à coup ces rectangles devenaient transparents, si le metal se transformait en vitre et chaque coffre en aquarium, que ne verrait-elle pas? Des poissons aux écailles de gemmes, des crustacés en or massif, des titres bercés comme des algues, des anémones hérissées d’émeraudes et des topazes, des parcs de perles baroques. Ou encore si les secrets engouis soudainement se mettaient à germer, à pousser, à craqueler d’abord, à percer ensuite chaque rectangle comme les parterres d’un jardin au printemps, ces coffres deviendraient reliefs, exhibant leur contenu: coulée d’or, nature morte à saisir, coupons en taillis, objets d’art enfn rendus à la lumière, curiosités érotiques, testaments révélant leurs cauchemars... La salle transformée en une caverne d’Ali baba aseptisée donnerait libre cours aux fantasmes de tous. » (p. 38-39)

Entre chien et loup

« Jérôme évita de justesse une crotte de chien. « On dit que ça porte chance », murmura-t-il. Que les trottoirs sont sales en fin de journée! Le pavement gris était taché de souillures, le bas des murs décoré d’auréoles. Que d’odeurs! » (p. 42)

Nez, gorge, oreille

« La chambre où il se trouve communique avec le cabinet médical. Il distingue, d’ailleurs, dans la pénombre un meuble vitré avec des tiroirs, et s’en approche. L’armoire est pleine d’objets allongés, non point médicaux comme il le croyait, mais phalliques. D’origine, de taille e de matière différentes, bois, ivoire, pierre, certains sont plus ou moins ciselés ou ornementés, certains affirment un extrême réalisme, sans doute des moulages. Xavier, parmi d’autres? » (p. 44)

La forme et le sens

Une pierre: « Tout d’abord un galet qu’il avait ramassé dans un torrent du Val Roseg. Ce granit ocre pâle, parfaitement lissé par l’eau, offrait un épiderme doux aux tonalités subtiles et ponctué de pores, qui rendait présent le contact de l’objet lorsqu’il était saisi. L’usage de presse-papiers paraissait adéquat à cette pierre ovale dont le format était celui d’un pain de savon. Roulée par des siècles de dégel, elle restait un fruit de la nature comme devait l’apprécier Hans Arp dans cet esprit. Sa prise agréable – sauf la froideur du premier contact – en faisait un objet à caresser de la paume comme le genou d’une femme et, par cette vertu, permettait de mieux préciser une image sensuelle, de visualiser une évocation de cet ordre. » (p. 46)

Une deuxième pierre: « L’autre pierre était un quartz de beau volume, tête bleue de glacier du Trient, opaque, aux arêtes nettes. Chaque face de l’hexaèdre portait la trace millénaire des climats: un dépôt calcaire sur deux d’entre elles, de légères taches, comme des cloques, non de chaleur mais de glaciation, sur les quatre autres; la formation d’un cristal plus jeune, incrusté sur l’une, plaidait en faveur de la vie chez ce témoin géologique de la planète. La géométrie de cette pierre appelait l’esprit au raisonnement, à l’acuité, non pas à l’épure ou au seul jeu spéculatif – car les nuances et les cicatrices du cristal parlaient éloquemment de densité – mais bien à la quête de l’essentiel, où la formulation exigeante doit contenir, et exprimer à la fois, le poids et le volume de l’idée. » (p. 46)

La femme-pierre: « Marc-Antoine, vivant ce qu’il écrivait, ne fut donc pas autrement étonné de la chaleur du granit qu’il avait effleuré. Ce qui le surprit davantage fut de percevoir dans le quartz une lueur dont la source semblait provenir du cristal inclus, qui rayonnait à travers le cristal porteur, lueur pareille à celle du petit écran avant que l’image ne se formule et ne se stabilise. » (p. 47)

La confrontation

Les amants-cartes: « Tous deux fragiles, ils ressemblaient à des cartes à jouer, appuyées l’une contre l’autre, et que le moindre choc ébranle. Des chocs, il y en eut, lorsqu’il apprit qu’elle se droguait, qu’elle récoltait l’argent au cours de longues fugues. » (p. 49)

Fontaine du jour

La féminité: « Pipi », dit-elle avec assurance et, sans la moindre gêne, releva sa jupe, baissa sa culotte et s’accroupit les cuisses ouvertes et la tête penchée pour mieux guetter l’événement. Un sifflement léger se fit entendre, l’eau s’échappa de la fente ombrée et bouillonna vive sur l’herbe. Une telle franchise, pareille simplicité, étonna Clément, confronté soudain au spectacle de la féminité. Il n’avait ni sœur, ni cousine, avec lesquels les curiosités comparatives pouvaient, à cet âge, s’assouvir. Il regardait donc, pour la première fois, cet univers de formes potelées, blanches et lisses, cet enchaînement de rondeurs si naturelles, si terrestres, avec son ombre médiane, cette faille d’où s’écoulait, joyeusement lui semblait-il, un rayon de soleil liquide. » (p. 52)

L’anniversaire

L’anniversaire de l’acteur octogénaire Jean-Jacques Le Gendre (J.-J. L. G.). Un malheureux effet de contamination: « Lorsque J.-J. L. G. prit enfin place au micro pour dire ses remerciements, il se rendit compte que l’auditoire était clairsemé. L’absence des petits fours avait dû s’ébruiter et le discours avait fait fuir du monde. « Mes amis, dit-il, je ne veux pas vous retenir davantage. Pensez, non à moi, mais à la jeunesse, à la vitalié de l’art comme don de soi, libéré de toute théorie. Je me souviens d’une matinée, c’était en province, l’hiver, il faisait froid, la salle était aux trois quarts vide. C’était mon premier grand rôle et j’ai cru que je me devais à ces spectateurs en leur parlant, en destinant à chacun le rôle que je tenais; en marquant leur présence, il me semblait les remercier d’être là. Quelle erreur, bien évidemment! Au bout de quelques minutes, la salle muette, presque vide, était devenue bruyante. Comme si l’inconfort les avait saisis, tous bougeaient, et les couples se parlaient en chuchotant. Ils étaient venus là pour voir et non pour être pris à partie. On ne partage pas son personnage, on se donne à lui et on le porte. Celui qui joue est seul, la solitude doit dominer pour qu’il soit entendu et lorsqu’il quitte sa loge, la solitude l’accompagne toujours. Merci d’être venus à quelques’un me regarder encore dans ce dernier rôle que nul n’apprend... qui s’impose à tous... et croyez-moi. » A cet instant, la vidéo de gauche se figea sur la fin de Macbeth; sans doute aurait-on pu entendre: « ... c’est un récit / Conté par un idiot, plein de son et de furie. / Ne signifiant rien. » (p. 55)

L’état de choc

Point de départ dans un commentaire: « La transposition de l’écriture en signes plastiques ne peut être qu’une équivalence, offrant à l’imaginaire un support autre que le poème initial. » (p. 56) Philippe Jonses transpose, quant à lui, des signes plastiques en écriture.

Encore, sur un style d’écriture: « Le poème était l’écho d’une rencontre brève, sans lendemain, et cependant d’une extrême violence, un foudroiement du corps. » (p. 56)

Influence du critique d’art: « Le tableau, de format paysage, était une œuvre abstraite dans les bleus et les gris, avec des ocres et de légers verts, très nourrie de nuancement sous-jacents. Les formes s’agençaient sans délimitations précises, s’articulaient, s’épaulaient, dialoguaient en échos vifs, n’évoquaient ni le séisme ni la dégradation, mais bien les souvenirs du temps et de ses intentions, telle une partition ouverte, très disponible. Sa matérialité faisait que l’on pouvait se détailler les jeux de brosse, les accents, l’imbrication des tonalités, les légères ruptures. » (p. 57)

Le creux des nuits

Un personnage qui a des problèmes avec l’espace: « Dès ce moment, il connut un problème de rapport avec l’espace. Son univers n’était pas un tout où chaque chose a sa place, où les éléments sont reliés en un certain ordre, dans une certaine relation. Il arrivait un moment où l’espace que l’on croit donné, se creuse, se dilate. » (p. 60)

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