dimanche, mai 27, 2007

Philippe Jones, L’ombre portée (notes de lecture)

Philippe Jones, L’ombre portée (notes de lecture)
Paru chez S.N.E.L.A., dans le volume Fictions 1991-2004, Paris, 2005.

Retour à Bracciano
Jeux de spatialisation: « Je suis ailleurs, partout. L’ubicuité, je connais. Le lac intérieur est une notion de perspective. D’une rive on aperçoit l’autre, on ne la voit pas, on ne la lit pas. Elle vous questionne. On discerne, derrière un voile dû à la chaleur, une découpe, une interruption entre l’eau et le ciel, sur laquelle peut se greffer une attente ou un souvenir, comme une photographie qui ne capte que les nuances climatiques ou un Seurat dont les ponctuations infiniment passent de l’une à l’autre teinte.
Parfois ce trait de séparation disparaît totalement; plus de limites entre l’espace et le fluide, plus de terre à l’horizon, et le lac intérieur s’ouvre sur l’indistinct, l’infini, que la peur du vide vient peupler de fantasmes, la grosse bête de l’enfance, le fin tracé d’un visage de femme. » (p. 235)

Sur le temps: « Il part toujours à 12 h 6. Pourquoi 6 et pas à l’heure juste? Parce qu’il n’y a pas d’explication valable. Nulle raison d’en susciter. L’heure c’est l’heure, qu’importe les fractions! Il n’y a que les gens pressés pour en tenir compte. On ajoute les fractions pour ces êtres-là, on leur donne ainsi l’illusion de gagner, puisque, comme tout le monde sait, time is money. Si cette formule pouvait être inversée et que l’argent devienne le fruit du temps, on prendrait son temps pour le gagner! » (p. 235)

Une petite excursion avec une demoiselle dans un restaurant visité il y a vingt-cinq ans dans la compagnie d’une mystérieuse Stéphanie. Hélas, Giulia ne passe pas le teste de la comparaison et sera quitté d’une manière brusque, mais non sans élégance.

La porte et son vide

« Une aube orange envahit l’horizon. Tout un vide à combler. L’arbre était en sommeil encore. Sur toute scène de la vie, il y a un personnage que l’on ne peut comprendre. Le fou que l’on porte en soi ou celui qui frappe à la porte. » (p. 238)

Un vieux magistrat sent le refroidissement des relations avec sa famille. Un jour un clochard frappe à sa porte pour lui demander un peut d’argent et le magistrat décide de l’amener quelque part boire un coup.

Une chute d’oiseaux
La disparition des oiseaux à cause de la pollution. Un chercheur crée un OMG capable de se nourrir exactement des gaz toxiques, sorte de purificateur de l’atmosphère.

Le beau métier qui fut

Un correcteur doit choisir entre la mise à la porte et le changement de fonction dans la « boîte ». Il revient trop tôt à la maison, et surprend sa femme avec une amie. Il paraît que les deux soient lesbiennes. Décidément, les temps changent.

Ciel de jour et ciel de nuit

Un noir, élevé par les Blancs, vit à partir d’un certain moment entre deux mondes, à l’écart de l’univers traditionnel et pas accepté par ceux qui l’ont éduqué. Il décide de rebrousser chemin vers la culture d’origine: « Vouloir la même chose pour tous, pensa-t-il, est une absurdité. Pour devenir, il fallait être. Pour qu’une étoile brille, il faut une flamme. » (p. 250)

Le ravalement

Un bâtiment « se refaisait une beauté ». L’immeuble est en réparation générales, couvert de longs voiles. Une femme qui vit auprès d’un malade, en parlant seule, trouve un sac en plastique avec lequelle elle couvre sa tête, histoire d’expérimenter, de jouer seule un jeau nouveau. Elle tombe du haut du bâtiment.

Marielle et ses motards
« Tout dans les yeux, tout dans l’esprit. » (p. 253)

Un espace fracturé, en souffrance: « Quelques couloirs à suivre et il se retrouve, après l’escalier, à deux pas de l’air libre. L’épisode de l’escalator est une étape fondamentale. Grâce à cette remontée mécanique il passe de l’intérieur et d’une sorte de périphérie psychique, où tout est fléché et obligatoire, favorisant le fantasme des claustrations, au monde extérieur et à la péripherie matérielle où tout est donné dans le mouvant et le désordre.
Le passage de la dernière porte à l’escalier constitue chaque fois l’épreuve ultime. Si l’issue révèle le vent et la pluie, les heures restent bouchées sur l’horizon d’une taverne et de verres à moitié vides. Si, par contre, la journée s’avère belle, tout est possible. C’était le cas. » (p. 253)

Intercesseur
Un homme nage dans la mer. Une illusion optique: « Il se réveille, Marc se redresse, écarte la sueur de ses yeux et, comme s’il manipulait un commutateur, le son revient et le cri très rythmé des mouettes qui occupent toute la partie gauche de son horizon. Et, là, il perçoit une ronde quasi parfaite et lente des oiseaux, deux ou trois mètres au-dessus d’une superbe sculpture. Sculpture parce qu’immobile, à première vue tout au moins, une forme parfaite, féminine, oui comme un rocher, comme un îlot de chair, car si l’on attache son regard, on voit qu’elle respire. [...]
Ici, cette forme nue, cette femme, figure en lotus, dont Marc peut suivre maintenant le gonflement et le léger retrait de la poitrine, signe de vie et d’une attente, devient l’intercesseur qu’il espère. Il se lève. Sa mise en marche est lente, il ne veut rien troubler, ne rien abolir de cet extraordinaire spectacle, de cette femme assise auréolée d’oiseaux. Il s’approche lentement et, au fur et à mesure que la distance décroît, le spectacle semble se diluer jusqu’à devenir transparent. Au terme de sa quête, il ne trouve qu’une sèche échouée, que deux mouettes se disputent. » (p. 257)

La voiture d’enfant

« Ainsi chacun va-t-il son chemin et les rencontres sont le fait d’un hasard ou de la distraction. » (p. 258)

Une rencontre dans le parc, avec une jeune baby-sitter. Petite confusion, l’homme croit courtiser une fille-mère. La promission d’une relation qui commence à peine.

Marée basse

Quatre couples se rencontrent dans le même endroit, au bord de la mer. Ils y apprécient une place tranquille, tempéré, tendre. La retraite choque chaque personnage, tour à tour. Chacun essaie de retrouver un équilibre, de s’impliquer dans une action. Un ex-sportif ne résiste pas et se suicide en se noyant.

Entre deux feux

Un homme rencontre une femme à nombril découvert.

« Qu’est-ce qui pousse les femmes, et la mode, à révéler cette partie de leur anatomie parmi, lui semble-t-il, les plus intimes, les plus secrètes? Le souci d’affirmer inconsciemment son existence, son individualité? Est-ce un simple ornement, un pont c’est tout? Non, c’est là que le cordon ombilical fut sectionné, c’est lorsqu’il se noue que commence le monde. Un monde à soi, à supporter seul, et qu’on ne peut dénouer que pour le quitter, rongé de l’intérieur ou crevé par les accidents de la vie. » (p. 265)

« S’il savait peindre, il n’hésiterait pas. Et il se voit reproduisant, s’appliquant à rendre cette douceur exigeante, cette complicité de la chose qui se donne sans arrière-pensée. Il s’imagine peintre et prenant le nombril pour unique modèle. Variations sur un thème donné ne serait qu’un faux titre. Une monomanie peut-être. En fait, de tels portraits seraient, chaque fois, uniques par la texture, la forme, l’aspect, la consistance, l’ouverture, le secret, l’ombre et la lumière, accentués par les pierres que certaines y incrustent. Chacun se voulant, ou non, le nombril du monde. Le format même de sa représentation devrait varier en hauteur, en largeur, selon l’âge, la carrure, le comportement du sujet. Le tondo pour l’adolescente.
Cette forme de nombrilisme, son expression, permettrait une meilleure connaissance de soi. La cicatrice ou la signature de l’existence serait ainsi mieux objectivée que les reflets d’un miroir. Il se souvient d’un film sur les curiosités érotiques et secrètes de New York où un artiste-sculpteur modelait, en trois dimensions, des sexes féminins que lui commandaient des clientes narcissiques, sans doute soucieuses de se mieux connaître ou d’offrir un souvenir à leurs amants. La différence est cependant notable, songe Julien, le sexe ainsi figuré est à l’image de l’origine du monde selon Courbet, mais le nombril, lui, témoigne de l’existence de l’individu, et celui entrevu ne cesse de l’obséder. Son volume et sa couleur le hantent. » (p. 265-266)

La conférence et l’obscur
Un chercheur à la retraite découvre la solution d’un problème épineux, qui passionne le monde scientifique depuis deux siècles (le problème de Schwartz – noir, en allemand).

« La beauté de la communication, de la téléphonie, de l’administration, de la hiérarchie, de ce monde moderne où deux voix ne peuvent se joindre sans numéro de passe – sans intermédiaire ou sans code, mais où l’urgence aussi est telle, dans l’esprit d’un chacun, que tout doit être connu, transmis à la seconde, et provoque dix fois plus de décharge d’adrénaline qu’elle n’apporte de satisfaction! » (p. 269)

Réponse de son successeur, ancien assistant, aujourd’hui recteur de l’Université: « Snas doute, mais aujourd’hui les université cherchent d’abord à résoudre des problèmes d’application pratique. Si tu m’avais annoncé que ta découverte allait combler le trou noir de mon budget, je te claironnais sur-le-champ... Excuse-moi, il faut que je te quitte, ta solution va certainement ravir l’International Logic and Mathematical Society et te valoir leur Gold Medal. Pour toi, un couronnement de carrière! Previens l’ILMS sans tarder, car il doit y en avoir d’autres que toi sur la piste de ce vieux Schwartz! Fais-moi signe dans trois semaines, je serai rentré d’une tournée au Japon. J’ai été heureux de t’entendre! Encore mes félicitations. Il faut que l’on se voie! » (p. 270)

Ce pont sur la Moldau
Un homme qui a été dans la résistance pendant la deuxième guerre mondiale, qui a travaillé pendant toute sa vie chez Skoda. Puis mis à pied, parce que trop vieux pour s’adapter aux nouvelles technologies. Il trouve un emploi dans une entreprise de transport fondée par un ex-copain de la résistance, il s’occupe de la partie mécanique. Une philosophie de vie simple: « Alors, comme vous le dites: allons-y. Le reste c’est du papier d’emballage. » (p. 273) Ni bonheur, ni malheur, justement la conscience du temps qui passe.

L’ombre du sulfure

C’est une nouvelle qui combine lumière et son.

Lumière: « Il y voyait mille et un reflets et les bulles que ce verre retenait, comme autant de ballons captifs, semblaient osciller selon les rayons que la lumière leur dispensait. Cela se nommait un sulfure et fut acquis à Biot. L’usage de presse-papiers était le plus normal. Globe translucide aux nuances d’or, celui-ci était particulièrement lourd et, posé sur l’appui de fenêtre, avait acquis le statut d’objet. On pouvait l’observer et, travaillant à son bureau, il y portait très souvent le regard. » (p. 274)

Son: « La présence répétitive de Lise et qui ne débouchait que sur le nu de Lise, d’une Lise offerte et ce « viens » sans autres paroles que les gémissements du plaisir, était-ce autre chose que des sons? » (p. 274)

La fontaine et son double

Une fontaine se trouve au carrefour des trajets de jeunesse du narrateur. Les années de la maturité signifient l’abandon de ces trajets. La fontaine n’est plus.

Une balle perdue
« Collision, collusion, confusion... » (p. 279)

Texte-collage par excellence.

Un homme fait des affaires au Moyen Orient. Il se fait tué par une balle perdue, dans une dispute en pleine rue.

Le papillon du Nil

« Le hasard voulait – car le hasard veut -... » (p. 282)

A propos de la voix: « Son interlocutrice parlait avec un faible accent, slave ou germanique, une intonation à la foix chaude et enveloppante, exerçant une sorte d’attirance qui avait scellé le récepteur à son oreille pour mieux écouter et laisser cette voix résonner dans sa tête. » (p. 282)

Du son à l’image: « La voix entendue vint cependant bouleverser l’ordre établi. Pendant plusieurs semaines, elle le hanta. Son imagination lui suggérait des formes, longilignes ou musclées, un teint clair ou basané, car l’accent, dont il n’avait pas bien perçu l’origine, allait de la fille des neiges aux flammes macédoniennes. » (p. 283)

C’est la voix d’une femme, entendue au téléphone, qui rend amoureux un homme. Celui-ci change ses habitudes, occupe une place dans l’administration du mensuel pour lequel travaille la femme, il la rencontre et c’est l’amour.

De l’espèce à l’espace

« Tout n’est qu’attente. Et les dates et les chiffres s’en vont, maléfiques, bénéfiques: le 13 et l’an 2000, un billet de loterie, une cote insuffisante, les Turcs devant Vienne, ten sixty six and all that, l’an 40, la Victoire de Samothrace, le sac de Rome et tutti quanti... Le temps passe et le temps presse ou il tarde, retarde et rebondit. » (p. 283)

« Il appartient encore à la génération des analphabètes de l’informatique, du web et autres raffinements abréviatifs et immédiats. Le recyclage fut difficile avec ce langage d’agent secret, fait d’initiales, de ponctuations et de mots de passe. On ne dit plus: « Voulez-vous faire l’amour », on tape l o v w.z, w por woman, z pour zizi. Hétérosexuel donc. Et il n’est pas dit qu’en ajoutant un chiffre on n’obtienne pas la position idoine du Kama-Sutra. Sans les précisions, tout est possible; on ne sait trop où l’on navigue. On nomme cela la joie du surf. » (p. 287)

Espace virtuel: « Tout aboutit sur l’écran, le travail comme le plaisir. Le patron n’a-t-il pas dit que, dans quelques mois, les réunions se feraient à domicile par écrans interposés, chacun pouvant voir tous les autres dans un espace virtuel et suivre ainsi, non seulement la discussion, mais observer les mimiques de chaque participant. » (p. 287)

Le fait des autres

Très émouvant comme histoire. Sur le conflit israelo-palestinien. Très intelligent aussi. Plein de douleur et d’espoir.

Toile pour un été
Texte-collage.

Le miel du temps

« Tout un passé submerge, tout le passé débarque. Il prend les couleurs d’aujourd’hui, quelle que soit la vigueur des images qui furent, l’une cache l’autre ou mord sur la mise en page. Marmelade au passé présent. » (p. 296)

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