dimanche, novembre 12, 2006

Eugène Ionesco, Victimes du devoir (notes de lecture)


Paru chez Gallimard, 1954.

Sous-titre : « Pseudo-drame ».

Personnages :
Choubert
Madeleine
Le Policier
Nicolas d’Eu
La Dame
Mallot avec un t.

Intérieur petit-bourgeois.

Madeleine, la femme de Coubert, raccommode des chaussettes. Coubert lit le journal.
Antithèse mesquine : « Il ne se passe jamais rien. Des comètes, un bouleversement cosmique, quelque part dans l’univers. [...] Ah, il y a aussi un communiqué. [...] L’Administration préconise, pour les habitants des grandes villes, le détachement. C’est, nous dit-on, le seul moyen qui nous reste de remédier à la crise économique, au déséquilibre spirituel et aux embarras de l’existence. [...] Pour l’instant, l’Administration ne fait encore que recommander amicalement cette solution suprême. Ne soyons pas dupes : nous savons parfaitement que la recommendation tourne toujours en commandement. » (p. 11-13)

Coubert dit : « C’est la nervosité de l’époque. L’homme moderne a perdu sa sérénité d’autrefois. » (p. 12)

Madeleine dit : « Que veux-tu, mon pauvre ami, la loi est nécessaire, étant nécessaire et indispensable, elle est bonne, et tout ce qui est bon est agréable. Il est, en effet, très agréable d’obéir aux lois, d’être un bon citoyen, de faire son devoir, de posséder une conscience pure !... » (p. 13)

Discussion sur le thêatre entre Choubert et Madeleine :
« C. : Que penses-tu du théâtre d’aujourd’hui, quelles sont tes conceptions théâtrales ?
M. : Encore ton théâtre ! Tu en es obsédé, tu vas faire une psychose.
C. : Penses-tu vraiment que l’on puisse faire du nouveau au théâtre ?
M. : Je te répète que rien n’est nouveau sous le soleil. Même quand il n’y a pas de soleil. » (p. 15)

Sentence sur le théâtre, prononcée par Choubert: « Le théâtre n’a jamais été que réaliste et policier. Toute pièce est une enquête menée à bonne fin. Il y a une énigme, qui nous est révélée à la dernière scène. Quelquefois, avant. On cherche, on trouve. Autant tout révéler dès le début. » (p. 15-16)

Chouber ajoute: « Le théâtre n’a jamais évolué dans le fond. » (p. 16)

Madeleine énumère les personnes « autorisées » à se prononcer sur le théâtre: « les professeurs du Collège de France, les membres influents de l’Institut agronomique, les Norvégiens, certains vétérinaires… Les vétérinaires surtout doivent avoir beaucoup d’idées à ce sujet. » (p. 17)

Quelqu’un frappe à la porte de la concierge, qui « n’est jamais là. »

Madeleine tempére les accusations de Choubert: « Ce n’est pas notre affaire. Nous ne sommes pas des concierges, mon ami. Dans la société, chacun a sa mission sociale bien déterminée! » (p. 19)

Le policier frappe à la porte de Madeleine et de Choubert. Il est excessivement poli, voire doucereux, timide. Très bien habillé. Blond, il a de jolis yeux. C’est un anti-flic. Il deviendra tout de suite le contraire.

Qu’est-ce que le policier veut savoir: « Je voulais seulement savoir si les locataires qui vous ont précédés s’appelaient Mallot, avec un t à la fin, ou Mallod, avec un d. C’est tout. » (p. 24)

Choubert essaye de se souvenir s’il a connu ou non les Mallot. Sa femme, suite au conseil du policier, lui retire sa cravate, sa ceinture, ses lacets, parce que « ça le gêne peut-être. »

L’attitude du policier glisse petit à petit de la politesse vers la familiarité. Sa discussion avec Choubert bascule dans l’interrogatoire. Curieusement, le policier semble être au courant avec la discussion entre Choubert et Madeleine qui a eu lieu au commencement de la pièce.

Question brutale de la part du policier, devenu Inspecteur principal: « Quand l’as-tu connu et qu’est-ce qu’il te racontait? » (p. 30) Et encore: « Je te demande: quand l’as-tu connu et qu’est-ce qu’il te racontait? » (p. 31) Encore: « Réponds! » Le tempo de l’interrogatoire s’accélère. Le policier donne un coup de poing sur la table. Il tutoye depuis quelques bonnes minutes son hôte.

Madeleine est impressionnée par le geste et l’autorité du Policier. Elle se transforme, change d’allure et même de voix, laisse tomber sa vieille robe et apparaît dans une robe décolletée.

Le policier et Madeleine hynotisent Choubert. Celui-ci « descends » pour chercher Mallot. Or, au lieu de trouver les souvenirs désirés par le Policier, il constate que sa femme a vieilli, que son destin est presque fini, que le bonheur de la jeunesse l’a quitté: « Est-ce bien toi, Madeleine? est-ce bien toi, Madeleine? Quel malheur! Comment cela est-il arrivé? Comment est-ce possible? On ne s’en était pas aperçus… Pauvre petite vieille, pauvre poupée défraîchie, c’est toi pourtant. Comme tu as changé! Mais quand cela est-il arrivé? Comment n’a-t-on pas empêché? Ce matin, il y avait des fleurs sur notre chemin. Le soleim remplissait le ciel. Ton rire était clair. Nous avions des vêtements tout neufs, nous étions entourés d’amis. Personne n’était mort, tu n’avais encore jamais pleuré. L’hiver est venu brusquement. Notre route est déserte. Où sont-ils les autres? Dans les tombeaux, au bord de la route. Je veux notre joie, nous avons été volés, nous avons été dépouillés. Hélas! hélas, retrouverons-nous la lumière bleue. Madeleine, crois-moi, je te jure ce n’est pas moi qui t’a vieillie! Non… je ne veux pas, je ne crois pas, l’amour est toujours jeune, l’amour ne meurt jamais. Je n’ai pas changé. Toi non plus, tu me fais semblant. Oh pourtant si, je ne puis me mentir, tu es vieille, comme tu es vieille! Qui t’a fait vieillir? Vieille, vieille, vieille, vieille, petite vieille, poupée vieille. Notre jeunesse, sur la route. Madeleine, ma petite fille, je t’achèterai une robe neuve, des bijoux, des primevères. Ton visage retrouvera sa fraîcheur, je veux, je t’aime, je veux, je t’en supplie, quand on aime on ne vieillit pas. Je t’aime, rajeunis, jette ton masque, regarde-moi dans les yeux. Il faut rire, ris, ma petite fille, pour effacer les rides. Oh! si nous pouvions courir en chantant. Je suis jeune. Nous sommes jeunes. » (p. 37-39) Le Policier n’est évidemment pas content du résultat de sa démarche. Selon lui, Choubert « n’est pas dans la bonne direction ».

L’exercice de la hypnose continue. La descente de Choubert aussi, sous la mer, dans la boue. C’est une noyade. Choubert finit par disparaître quelque part. Le policier commente: « Il a dépassé le mur du son. […] Il a dépassé le mur optique. » (p. 44) Madeleine commence a regretter la situation, puis questionne le policier: « Tout ceci est légal? » (p. 45). Celui-ci le rassure.

Madeleine menace le Policier avec son suicide. Elle passe aux faits avec un flacon de poison. Le Policier semble l’empêcher, mais finalement c’est lui qui la force à boire.

Choubert, sous l’effet de la hypnose, confond le Policier avec son père, et Madeleine avec sa mère.

Discours de la voix du père de Choubert: « Mon enfant, je représentais des maisons de commerce. Mon métier m’obligeait d’errer sur toute la terre. Hélas, je me trouvais toujours, d’octobre à mars dans l’hémisphère nord, d’avril à septembre dans l’hémisphère sud, si bien qu’il n’y avait, dans ma vie, que des hivers. J’étais misérablement payé, mal vêtu, ma santé était mauvaise. Je vivais en état de colère perpétuelle. Mes ennemis devenaient de plus en plus puissants, de plus en plus riches. Mes protecteurs faisaient faillite, puis périssaient, emportés, les uns après les autres, par des maladies déshonorantes ou des accidents ridicules. Je n’essuyais que des déboires. Le bien que je faisais se changeait en mal, le mal que l’on me faisait ne se changeait pas en bien. Ensuite, je fus soldat. Je fus obligé, par ordre, de participer au massacre de dizaines de milliers de soldats ennemis, de peuplades de femmes, de vieillards, d’enfants. Puis ma ville natale et toute sa banlieue furent détruites de fond en comble. Dans la paix, la misère continua, j’avais horreur de l’homme. Je projetais des vengeances horribles. J’exécrais la terre, le soleil, ses satellites. J’aurais voulu m’exiler dans un autre univers. Il n’en existe pas. » (p. 52-53)

Son père continue (plus exactement: c’est la voix de son père, associée à la figure imobile du policier): « Tu naquis, mon fils, juste au moment où j’allais dynamiter la planète. C’est ta naissance qui la sauva. Tu m’empêchas, du moins, de tuer le monde dans mon cœur. Tu me réconcilias avec l’humanité, tu me lias indissolublement à son histoire, à ses malheurs, ses crimes, ses espoirs, ses désespoirs. Je tremblais pour son sort… et pour le tien. » (p. 53-54)

Et encore: « Oui, à peine avais-tu surgi du néant, que je me sentis désarmé, pantelant, heureux et malheureux, mon cœur de pierre se fit éponge, torchon, je fus saisi de vertige, d’un remords sans nom à la pensée que je n’avais pas voulu avoir de descendant et que j’avais essayé d’empêcher ta venue au monde. Tu aurais pu ne pas être, tu aurais pu ne pas être! J’en ressentis une énorme panique rétrospective; un regret déchirant, aussi, pour les milliards d’enfants qui auraient pu naître, qui ne sont pas nés, pour les innombrables visages qui ne seront jamais caressés, les petits mains qui ne seront tenues dans les mains d’aucun père, les lèvres qui ne babilleront jamais. J’aurais voulu remplir le vide avec de l’être. J’essayais de m’imaginer toutes ces petites créatures qui ont failli exister, je voulais les créer dans l’esprit afin de pouvoir les pleurer, au moins, comme de véritables défunts. » (p. 54-55)

Toujours le père de Choubert: « Mais, en même temps, une joie débordante m’envahissait, car tu existais, mon cher enfant, toi, tremblante étoile dans un océan de ténèbres, île d’être entourée de rien, toi, dont l’existence annulait le néant. Je baisais tes yeux en pleurant: « Mon Dieu, mon Dieu! » soupirais-je. J’étais reconnaissant à Dieu, car s’il n’y avait pas eu de création, s’il n’y avait pas eu l’histoire universelle, les siècles et les siècles, il n’y aurait pas eu toi, mon fils, qui étais bien l’aboutissement de toute l’histoire du monde. Tu n’aurais pas été là s’il n’y avait pas eu l’enchaînement sans fin des causes et des effets, parmi lesquels toutes les guerres, toutes les révolutions, les déluges, toutes les catastrophes sociales, géologiques, cosmiques: car tout est le résultat de toute la série des causes universelles, et toi, mon enfant, aussi. Je fus reconnaissant à Dieu pour toute ma misère et pour toute la misère des siècles, pour tous les malheurs, pour tous les bonheurs, pour les humiliations, pour les horreurs, pour les angoisses, pour la grande tristesse, au bout desquels il y avait ta naissance, qui justifiait, rachetait à mes yeux tous les désastres de l’Histoire. J’avais pardonné au monde, pour l’amour de toi. Tout était sauvé puisque rien ne pouvait plus rayer de l’existence universelle le fait de ta naissance. Même lorsque tu ne serais plus, me disais-je, rien ne pourra empêcher que tu aies été. Tu étais là, inscrit à jamais dans les registres de l’univers, fixé solidement dans la mémoire éternelle de Dieu. » (p. 55-56)

Le policier commence à comprendre que Choubert ne dira jamais ce qu’il attend de lui.
Délire de Choubert. Le Policier et Madeleine y assistant comme des spectateurs au théâtre. Ils prétendent « conduire » Choubert parmi ses souvenirs, toujours à la recherche de Mallot (avec un t). La scène à l’air d’une consultation psychanalytique. Le « sujet » traverse des mers et des montagnes.

Le policier donne un soufflet à Madeleine. Le jeu du Policier et de Madeleine est de plus en plus grotesque, jusqu’à en devenir une sorte de clownerie.

Le Policier à Madeleine: « Tu ne m’as pas compris. On m’a donné une collaboratrice maladroite, une pauvre idiote… » (p. 81) Le même à Choubert: « Si tu perds ton honneur, m’entends-tu, il te restera la fortune, l’uniforme, les honneurs!... Que veux-tu de plus! » (p. 82)

Le comportement de Choubert est de plus en plus celui d’un enfant en bas âge. Le Policier l’abreuve de reproches: « Tu es trop lourd, tu es trop léger. » (p. 84)
Le Policier commence à perdre sa patience: « On en est exactement au même point que tout à l’heure! De haut en bas, de bas en haut, de haut en bas, et ainsi de suite, et ainsi de suite, c’est le cercle vicieux! » (p. 86)

Entrée d’un nouveau personnage: « Nicolas est grand, il a une grande barbe noire, les yeux gonflés de sommeil, les cheveux en brouissailles, les vêtements fripés; il a l’aspect de quelqu’un qui vient de se réveiller, après avoir dormi tout habillé. » (p. 88-89)

Nicolas dit au Policier: « Vous n’êtes pas seulement un fonctionnaire, vous êtes aussi un être pensant!... comme le roseau… Vous êtes une personne… » (p. 93)

Nicolas sur le théâtre: « J’ai beaucoup réfléchi sur la possibilité d’un renouvellement du théâtre. Comment peut-il y avoir du nouveau au théâtre? Qu’en pensez-vous, Monsieur l’Inspecteur principal? […] Je rêve d’un théâtre irrationaliste. […] Le théâtre actuel, en effet, est encore prisonnier de ses vieilles formes, il n’est pas allé au-delà de la psychologie d’un Paul Bourget… […] Le théâtre actuel, voyez-vous, cher ami, ne correspond pas au style culturel de notre époque, il n’est pas en accord avec l’ensemble des manifestations de l’esprit de notre temps… […] Il est nécessaire pourtant de tenir compte de la nouvelle logique, des révélations qu’apporte une psychologie nouvelle… une psychologie des antagonismes… […] M’inspirant d’une autre logique et d’une autre psychologie, j’apporterais de la contradiction dans la non-contradiction, de la non-contradiction dans ce que le sens commun juge contradictoire… Nous abandonnerons le principe de l’identité et de l’unité des caractères, au profit du mouvement, d’une psychologie dynamique… Nous ne sommes pas nous-mêmes… La personnalité n’existe pas. Il n’y a en nous que des forces contradictoires ou non contradictoires… Vous auriez intérêt d’ailleurs à lire Logique et Contradiction, l’excellent livre de Lupasco… […] Les caractères perdent leur forme dans l’informe du devenir. Chaque personnage est moins lui-même que l’autre. […] Quant à l’action et à la causalité, n’en parlons plus. Nous devons les ignorer totalement, du moins sous leur forme ancienne trop grossière, trop évidente, fausse, comme tout ce qui est évident… Plus de drame ni de tragédie: le tragique se fait comique, le comique est tragique, et la vie devient gaie… la vie devient gaie… » (p. 95-98)

Le Policier n’est pas d’accord avec Nicolas: « Je demeure, quant à moi, aristotéliquement logique, respectueux de mes chefs… Je ne crois pas à l’absurde, tout est cohérent, tout devient compréhensible… […] grâce à l’effort de la pensée humaine et de la science. » (p. 98-99)

Nicolas commence à s’intéresser à l’activité du Policier. Le dernier enfonce du pain dans la bouche de Choubert pour « boucher ses trous de mémoire ». L’activité dure déjà depuis quelques bons moments, et elle avait été largement ignorée par Nicolas. Au moment où le Policier veut enfoncer du pain dans la bouche de Choubert avec un coup de poing, Nicolas empêche son geste. Le Policier: « Mais, Monsieur Nicolas d’Eu, je ne fais que mon devoir! Je ne suis pas là pour l’embêter! Je dois tout de même bien savoir où se cache Mallot, avec un t à la fin. Il n’y a pas d’autre méthode. Je n’ai pas le choix. » (p. 105)

Clin d’œil: Nicolas dit: « Je n’écris pas, et je m’en vante. […] Nous avons Ionesco et Ionesco, cela suffit! » (p. 105-106)

Nicolas accuse le Policier de folie. Celui-ci se défend, aidé par Madeleine. Ignoré par les autres, Choubert commence à sautiller et crie qu’il a tout avalé et qu’il se sent bien. Nicolas, le sauveur des deux époux, reçoit la haine et le dégoût des victimes du Policier.

Le Policier prend une pose innocente: « Je ne suis qu’un instrument, Monsieur, un soldat lié par l’obéissance, le travail, je suis un homme correct, honnête, honorable, honorable!... Et puis… je n’ai que vingt ans, Monsieur!... » (p. 109)

Nicolas poignarde le Policier. Celui-ci affirme qu’il est « une victime du devoir ». Choubert et surtout Madeleine montrent de l’affection pour leur tortionnaire: « Il nous faut Mallot. Son sacrifice […] ne doit pas demeurer inutile! » (p. 112-113)

Tous les personnages reprennent les commandes du Policier (« Mastiquez! Avalez! Mastiquez! Avalez! »). Ils sont tous à la fois victimes et bourreaux. La Dame, personnage muet et impassible jusqu’alors, entre dans le groupe pour dire la même chose. C’est comme si la dialectique du devoir, de la dépersonnalisation, de la terreur et de l’obéissance était plus forte que tous.

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