lundi, novembre 20, 2006

Tahar Ben Jelloun, Harrouda (notes de lecture)

Harrouda: poétique du corps absent et „prise de la parole”.

Apărut în anii 70, romanul este deosebit de violent şi l-a făcut cunoscut pe TBJ.
Obiectul romanului este de a face să vorbească corpul mamei, refugiat în tăcere. Axul iniţial al naraţiunii este format din amintirile copilului-narator, la care se adaugă fantasmele acestuia. Acestuia i se suprapune corpul prostituatei.

La mère fera une „prise de parole” pour dénoncer les tragédies de la vie conjugale.

Le corps esclave se libère de ses entraves au moins dans l'imagination de l'enfant-narrateur. Dans la même perspective, la mort du mari est une libération pour la mère. Bénédiction que l'enfant posthume va gâcher. La génitrice sent d'abord sa future progéniture comme les vestiges du père déposés en elle et rejette le foetus. Plus tard, elle réalise que cet enfant à venir naissant à l'insu du père devient sa procréation exclusive et l'expansion-renaissance de son propre corps. L'enfant posthume est aussi un défi au géniteur exclu.

Nu există récit, doar amintiri poetice ale unui copil-narator.

Harrouda este dublul şi antidotul mamei.

Les interférences entre la mère et Harrouda, les glissements de Fass à Tanger en passant par la ville à venir... sont autant d'axes fonctionnels dans la production des micro-récits. Ils élaborent une poétique de la discontinuité exaltant l'errance à travers les fantasmes, le délire, la mémoire et l'imaginaire de l'enfant-narrateur. Processus qui se poursuit et prend une envergure singulière avec Moha le fou, Moha le sage.

Harrouda est réparti sur cinq articulations sans hiérarchie rigoureuse et sans distribution chronologique progressive. Il s'agit d'un ensemble composite fait de micro-récits qui défilent dans la discontinuité.

Exergue: Harrouda
un oiseau
un sein
une femme
une sirène
taillés dans le livre

1) Fass: lecture dans le corps

„Voir un sexe fut la préoccupation de notre enfance. Pas n’importe quel sexe. Pas un sexe innocent et imberbe. Mais celui d’une femme. Celui qui a vécu et enduré, celui qui s’est fatigué. Celui qui hante nos premiers rêves et nos premières audaces.” (p. 13)

A Harrouda: „Les adultes rient, la provoquent, lui enfoncent le poing dans le vagin, le retirent ensanglanté puis s’en vont. Ils la font pleurer. Nous au moins, nous lui donnons des oranges et du sucre. Elle dit que nous sommes tous ses enfants et que nous pouvons dormir entre ses jambes.” (p. 15)

Harrouda est chassée au mois de Ramadan: „Au nom de la Vertu, elle n’est plus tolérée dans la cité de toutes les Vertus.” (p. 15)

„Un homme (berrah), haut-parleur ambulant, avait été engagé par les familles.” (p. 20)

Le précepteur de l’école coranique: „sa langue tatouée par le mensonge faisait le tour de ses lèvres” (p. 22) Il dit: „Venez mes enfants, je suis votre père, votre tuteur, votre protecteur; je suis votre maître et un peu plus. Je suis la droite parallèle à vos désirs. Venez sous ma jellaba: vous y découvrirez le jardin des mille et un délices. Vous y trouverez merveille et un peu plus. Vous n’avez qu’à tirer sur ma barbe. Elle est de fibre de laine pure. Tirez et vous verrez mon ventre s’ouvrir et avaler vos caprices mêlés à l’encens de la Mecque. La miséricorde sera votre partage. Les délices qui couleront de vos veines ne seront que parabole de l’apparence. Vraies et tendres, elles croiseront le jour dans ma main étalée. Venez mes petits, ma jellaba sera votre demeure. Vous n’aurez plus à vous cacher dans la jane. Ma jellaba vous contiendra tous. Apprenez qu’elle a été lavée à Agar dans l’eau qui murmure. Elle me protège de tous les sarcasmes. Elle vous protégera contre la malédiction du Diable. Sa lumière vous donnera le vertige. Fermez les yeux et venez vous blottir dans ma chair à la fin de chaque prière. Elle ne restera plus enceinte de vos désirs. Elle ne portera plus aux cieux la complainte de ma solitude. Venez et fermez vos corps au mal qui colore le souffle de la ville.” (p. 23)

Sur l’école coranique: „Nos parents ne pouvaient soupçonner qu’en nous jetant tous les matins dans un coin de la mosquée, ils nous incitaient à apprendre le délire collectif, à fendre le réel avec nos petits sexes nerveux, à découvrir le mensonge sacralisé et à apprendre la haine à travers une histoire semée de fils barbelés pour la différence essentielle rapportée dans soixante chapitres d’une logique implacable.” (p. 23)

Profesorul de la şcoala coranică are încredere în inocenţa lor: „Il croyait en notre innocence. Le pauvre homme! L’innocence, nous la laissons là-bas. Dans le ventre de la mère. Tout au plus elle reste suspendue au cordon ombilical jusqu’au jour où elle tombe en lambeaux desséchés. L’innocence nous la laissons aux autres, à ceux qui en parlent dans les livres. Nous n’y avons jamais cru.” (p. 24)

Les dessins pornographiques: „On dessine des femmes avec les touches de nos premières perceptions. Des sexes immenses aux dimensions de notre imaginaire. Des coïts par-delà le délire et la folie. Sperme et sang mêlés au bout d’un poignard qui traverse un corps. Femmes ouvertes. Femmes à visiter sur des rivages nus.” (p. 24)

Obsesia sexului: „Combien de fois avions-nous surpris les ébats clandestins d’un chien et d’une chienne et aviosn déposé nos yeux de voyeurs pervertis au seuil de la honte. On exigeait le drame et la scène. On ne se contentait plus de nommer le sexe, on le gravait dans la rue et on le recherchait dans les jeux. On initiait les cousines. On le proposait comme cadeau. On le frottait contre des seins naissants. On le déposait entre des reins endormis.” (p. 24-25)

Sur le vendredi: „jour des croyants, jour des fidèles, jour de prière.” (p. 27)

Les enfants récitent les versets du jour: „Architecte des cieux et de la terre, lorsqu’il veut donner l’existence aux êtres, il dit: Soyez, et ils sont. Sa parole est la vérité. Roi du jour où la trompette sonnera, il connaît les choses secrètes et publiques, il possède la sagesse et la science.” (p. 27)

Dans le bain maure, le corps: „Mon voyage parmi les corps à la recherche du bleu du ciel m’ennuyait et me donnait la nausée.” (p. 33)

„Mon corps était trop étroit pour contenir l’ensemble des signes qui assiégeaient les lieux.” (p. 33)

„L’oiseau taillé dans le Livre répondit à l’appel. Il fendit l’air dans la transparence des regards noués. Mes pouvoirs multipliaient les signes et installaient le jardin argenté.” (p. 34)

Délire dans le bain maure: „Je sus que plus jamais je n’aurais tant de créatures entre mes doigts. Je circulais d’un corps à l’autre, d’un corps l’autre. Je buvais le lait de leur bouche. J’avançais ma nudité dans des sexes qui murmuraient mon délire et j’appris la chair rose mon miroir où seul l’œil est visible. Je lisais dans les plis du front. Paumes. Bras. Nombrils. Je me donnais au vent. Arrivé aux reins, je sus que c’était la fin du voyage.” (p. 36)

Chez elle, avec le sentiment d’une nouvelle culpabilité: „Possédées, elles supposaient qu’un démon les habitait. Certaines refusèrent ensuite de se donner à leur mari. D’autres essayèrent de revivre toute la folie de leur désir avec d’autres femmes.” (p. 37)

Baptême et circoncision: „Un signe trouve son espace à l’intérieur d’une autre violence: lecture des choses.” (p. 39)

La circoncision: „Le corps devient comme une planche, me disait-on. Froid comme du marbre. Dans mon voyage, j’étais tantôt planche tantôt marbre. Et je survolais les maisons de la ville. Alors la mort ce n’est pas la ténèbre, ce n’est pas le feu, ce n’est pas le châtiment suprême. C’est une certaine douceur, c’est presque un poème. Avec ma cousine c’était plus beau encore. Une claque sur la joue mit fin à la seconde volée au monde. Je revins de mon voyage.” (p. 43)

La maison du coiffeur-exécutant: „Il me fit entrer dans sa maison chancelante au seuil de laquelle un œil blanc, un immense œil blanc était suspendu. C’était l’œil blanc de la mort. La mort parfumée. Il se balançait comme un pendule, butait parfois contre des portraits d’hommes politiques et des chanteurs égyptiens.” (p. 44-45)

În La Nuit sacrée, le Consul cache parmi ses affaires personnelles un œil de mouton en formol.

Exergue isolée: „La mémoire totale (hante dans les profondeurs) est hors du langage. Seule est possible une lecture déviée. Elle est visionnaire et se situe par-delà le réel. Cependant le parallèle textuel n’est pas imaginaire; il s’inscrit (s’écrit) dans le même corps. Ce corps s’est peut-être morcelé (multiplié ou divisé), mais il a gardé intactes ses cicatrices (tatouages), son étendue et son regard. Il cesse de (se) citer, il trace.” (p. 47)

Le saint Moulay Idriss Zarhoun.

La ville de Fass (Fès)

La résurection du saint: „Le saint intacte se relève, irradiant la clarté et la lumière. Son regard a suffi pour jeter dans une cécité soudaine et éternelle les infidèles, ceux qui n’ont pas cru à sa résurrection et qui s’étaient livrés au sarcasme. Ils ont payé de leurs yeux le doute et l’ironie. Ils se sont retirés dans la salle d’eau du mausolée pour méditer leur blasphème.” (p. 49)

„J’ai planté une orange dans un nuage et j’ai cru possible la mer et le rêve. J’ai eu à lire le texte éphémère du désert. J’ai attendu. Le vent est passé sur les dernières syllabes.” (p. 52)

Le saint déplore l’état de la mosquée: „Aujourd’hui je ne peux même pas monter sur le minbar, il lui manque des marches. A l’échelle, il manque aussi des barreaux.” (p. 54)

Encore: „Le soleil ne nous réchauffe plus. Corrompu! Il a été corrompu lui aussi! Et les prières? J’ai appris qu’il n’y a eu plus que trois par jour! Des réformes! On a même installé un frigidaire à la place du minbar; on peut y trouver tout ce que nous défend le Seigneur.” (p. 54)

„L’audience de Sulaymân Ben Jarû, l’assassin de mon père; Sulaymân dépose le poignard argenté et sort de la poche un petit revolver. Le saint le condamne: „Quant à toi, Sulaymân, tu mourras au printemps étranglé par toutes tes victimes. Va languir dans le désert. Tu liras dans les sables la mort et l’enfer.” (p. 57)

Le tueur: „J’ai deux femmes et deux familles, l’une habite sur la rive droite dans le quartier d’El Andalouss et l’autre sur la rive gauche dans le quartier d’El Kairounais. Elles m’ont renié. Je dors dans le cimetière de Bab Guissa. Les deux villes me sont interdites. Je suis sans âme. J’ai été déchu. La ville s’est vidée.” (p. 57)

Fass (Fès) se modernise.

Avant: cimetières superposés, des murailles, une chaleur épaisse, les crapauds, les lézards, la douceur du puits, le rythme de la légende, „de temps en temps un incendie pour occuper nos loisirs” (p. 58).

„les égouts qui traversaient la ville comme un ruisseau” (p. 59)

Les égouts: „On s’y baignait. Ensuite on passait la nuit dans un bain loué. Parfois les égouts submergeaient les maisons. On dormait sur les terrasses. On ne s’en plaignait jamais. Des hommes armés d’une perche venaient en retirer les objets encore utilisables. Certains en retiraient des chaussures en bon état même si la paire ne coïncidait pas. D’autres en retiraient des cadavres qu’ils revendaient encuite à une société anonyme de sorciers. D’autres en retiraient les restes d’une ville, le reflux d’une espérance, une bobine de fil blanc, un morceau de peigne, un dentier, une étoile déchue, une poignée d’illusions, un autobuz, un fœtus…” (p. 59)

Identitatea oraşului Fass prémoderne: „Oued Boukhrareb. C’était un monde. Pour un peu, on allait proposer un conseil municipal de la ville de mettre son eau en bouteille pas pour la boire mais pour jeter des sorts aux infidèles. Une eau trouble qui trahissait notre intimité.” (p. 59)

Vine şi modernizatorul, în persoana unui inginer: „[…] très bien habillé, très bien coiffé, très bien maquillé, très bien rempli, le regard lointain […]. Il avait une grosse voiture dans le crâne, un bar dans le ventre et un week-end-très-pris dans la nuque. Il parlait, gesticulait et criait pour nous convaincre. Il parlait et des machines, des grues, des bulldozers sortaient de sa bouche. Il les expulsait à une grande vitesse. Les machines venaient prendre place dans toute la ville. Il expulsait aussi des chiffres, des millions, des tonnes, des années, des saisons, des équations. De sa bouche délicate surgissaient des graphiques, des tableaux avec des courbes, des dessins, des maquettes.” (p. 60)

Glisajul spre modernitate: „L’écran devint blanc. Il n’y eut plus d’images. Notre mémoire partait en poussière et venait parfois se coigner contre l’indifférence métalique. Il nous restait les bribes d’une ville et les balbutiements d’une colère. On nous imposa une nouvelle naissance.” (p. 60)

„Aujourd’hui les ruines enfantent dans ta mémoire les jardins que tu n’as pas connus. Tu te dis: au commencement la pierre et l’eau sale, l’eau noire de leurs vertus et de leur commerce. Au commencement le ciel a enduré toutes les métamorphoses de ton petit corps ravageur, ta présence dévastatrice. Et puis ce petit corps s’est vidé. Creux. Il est devenu une image qui traverse d’autres corps, d’autres visages, sans faire de bruit. L’image s’est installée dans la blessure riante de toute un peuple. Elle habite les regards vides. Elle dompte l’attente. Elle colore le sommeil. Un peuple qui dessine sa mémoire sur le sable.” (p. 60-61)

2) Entretien avec ma mère

„Je suis né de la souffrance d’une procréatrice qui a coupé le cordon ombilical de l’endurance dans le sang aveugle. Ma mère, une femme. Ma mère, une épouse. Ma mère, une fillette qui n’a pas eu le temps de croire à sa puberté. Ma mère je t’écoute.” (p. 66)

„Ma mère deux fois mariée à des vieillards morts d’avoir vécu sur son corps à peine pubère; ma mère enfin, mariée à mon père pour lui donner deux enfants qu’une autre n’avait pas pu lui donner.” (p. 66)

La parole à sa mère: „Il me parlait peu. On ne se parlait presque jamais. Juste quelques mots domestiques. Peut-être que nous n’avions rien à nous dire. Tout se passait dans le geste et le regard.” (p. 68)

Le manque d’intimité entre les époux: „Parler du sang menstrual avec lui était impensable. Et pourtant, on m’a toujours répété la parole du prophète: „En religion, point de honte à parler de certaines choses.” Ma condition de femme ne pouvait être dite. Oser la parole, c’était provoquer le diable et la malédiction. Oser la parole c’était déjà exister, devenir une personne!” (p. 69)

„Il attribua sa fatigue au mauvais œil.” (p. 70)

L’identité n’est pas l’âme: „Mon plus beau voyage, me disait-il; plus léger et plus disposé pour le jugement… On ne peut qu’espérer cette rencontre…” (p. 70)

Condition de la femme: „On m’a toujours dit qu’une femme divorcée ou veuve est une femme qui perd son avenir. On peut tout au plus lui offrir un „avenir-de-seconde-main”; elle devra se contenter de ce que la vie lui présente. Elle n’a plus le droit d’avoir des exigences. Elle n’est plus jeune fille, tu comprends? Elle n’a plus rien de neuf à offrir à un homme! Voilà que déjà je me sentais déjà je me sentais dépréciée… J’avais donc honte et peur…” (p. 71)

L’absence de révolte de la mère: „Mais moi je ne pouvais pas me révolter. Le destin est ce qu’il est. Comment le changer? Je devais assumer tout ce qu’il m’arrivait en silence.” (p. 73)

Le cauchemar de sa mère et la lune: „Quand je finissais de le transpercer de mon sabre, il se repliait dans sa tombe et retrouvait le silence des cieux. Je vieillissais dans le cimetière. Mes seins tombaient, mes cheveux se décollaient et venaient s’éparpiller sur la tombe. Ce devait être la malédiction de la lune.” (p. 73)

La vie de sa mère: „Je ne connaissais rien de la rue. Je ne savais pas me diriger dans les quartiers. La ville c’était pour moi quelques lieux: le bain, le four, Moulay Idriss, la Kissaria et puis les maisons de mes frères et sœurs.” (p. 77)

Quand sa mère se marie la troisième fois, après deux veuvages, elle est la deuxième femme d’un homme. Comme la première ne lui a jamais donné d’enfants: „Quand j’eus accouché, elle fit ses valises et repartit chez ses parents. Le divorce eut lieu quelques jours après la cérémonie du baptême. Nous sommes restées amies. Elle venait me voir de temps en temps et m’aidait dans mes travaux. Elle ne tarda pas à se remarier. Elle eut beaucoup d’enfants…” (p. 80)

Sur la nouvelle ville de Fass: „Cette cité, d’où a toujours émané le pouvoir, se trouve à présent ensevelie dans les couches de l’oubli. Le protectorat a d’abord tenté de la dédoubler en la reléguant aux confins de la différence: il a créé une ville à son image à huit mille mètres de l’ancienne, dans la tradition de la laideur coloniale. Il a même réussi à la peupler de Fassis qui préfèrent la voiture au mulet. Les premières familles qui émigrèrent dans la ville nouvelle furent celles qui aimaient bien les Chrétiens, porteurs de la modernité et de nouvelles différences. Elles se séparèrent du lieu de leur naissance en le reniant mais emportant avec elles les structures d’une „féodalité esclavagiste”. (Les chefs de grandes familles n’avaient-ils pas pour la plupart, en plus de leur femme légitime, une ou deux femmes noires achetées comme esclaves? C’était chose courante encore au début du siècle!) Bientôt ces mêmes familles iront à la découverte de la concurrence libre et du profit dans d’autres lieux: Casablanca, Dakar, Abidjan, La Mecque…” (p. 84)

Encore Fass: „Fass abandonnée, capitale déchue, elle est oubliée par des notables indignes. C’est un manuscrit auquel ils n’ont rien compris.” (p. 86)

3) Vendredi les cendres

2 villes = l’ancien Fass et le Fass moderne – „deux cités-mères” (p. 90)

„Harrouda sortit d’une bouche d’égout. Elle traversa la grande place vide sur la pointe des pieds, réveilla le poulpe et lui fit avaler des petites billes rouges. C’étaient des billes de soleil qui mettent le feu dans le corps. L’avantage de ces billes c’est leur action rapide et efficace. Le corps qui les avale devient boule de feu en perpétuelle métamorphose. Imaginez une boule de feu minuscule qui ne cesse de grandir et qui fait des ravages sur son passage. Invisible le jour, elle circule à grande vitesse et dissout tout ce qu’elle rencontre. C’est ainsi que la panique s’empara des poulpes et des rapaces. Mis en déroute, ils tournèrent sur eux-mêmes jusqu’au moment où leur corps fut réduit en cendre. Harrouda disparu, emportant un peu de cendre dans son sac.” (p. 93)

Une voix qui fend le ciel: „[…] je suis devenu les cent corps à l’écoute; je suis les cent corps qui t’interrogent: nom-prénom-date-et-lieu-de-naissance-fils-de-et-de-profession-situation-domicilié-à-dernière-adresse-exacte-dépendance-politique-convinction-religieuse-option-sexuelle-homosexuel-ou-hétérosexuel-barrer-mention-inutile-souligner-d’un-trait-rouge-sport-pratiqué-suicide-espéré-possession-livres-fleurs-subversives-gadgets-pays-visités-montrer-plante-des-pieds-laisser-empreintes-du-corps-en-bas-de-la-plage-aveux-reconnus-jugé-coupable-une-fois-deux-fois-exécutez-enterrez-effacez-le-de-toutes-les-mémoires-au-suivant.” (p. 96)

Les oposants du système politique marocain – les enfants-oiseaux.

La répression: „Le ciel s’assombrit de nouveau et les nuages, de retour, larguèrent des parachutistes de toutes les espèces: des aigles noirs, des rapaces qui ont été dépêchés des horizons lointains du Texas, des commandos d’intervention rapide et efficace, des poulpes maintenus en vie par un système de respiration artificielle, des libellules géantes, des mantes religieuses en matières plastique…” (p. 100)

Après la répression: „Le calme et l’ordre régnaient sur la ville; une ville sans enfants, sans oiseaux, sans arbres… un espace plat.” (p. 101)

4) Tanger-la-Trahison

„Ma ville a subi le viol de l’aigle taillé dans le roc de Tarik. Les rues se sont faites dans le sillage du songe. Des chaumières sont nées de l’encens du paradis: les nomades ont quitté l’ombrage de l’olivier et sont venus écouter la mer sur l’aile verte de l’oiseau ému. La montagne ne porte plus dans ses flancs que les infirmes abandonnés depuis la guerre du Rif à l’étreinte de la mort. Ils fument le kif qu’ils cultivent et habitent leurs souvenirs.” (p. 115)

Poème en prose: „Les corps se relèvent. C’est le désir. C’est le vent d’Est qui souffle sur écran de sable: la pierre nue devient femme au corps voilé. L’écrit né de la mer retourne aux signes de la vague/femme/enfant. Les syllabes, telles de petites meurtrissures, dessinent l’aube en symboles feutrés. Les verbes arabes virent au bleu nomade, destituent le destin au faîte du jour: c’est l’heure où le rêve éclate en petits cristaux que la langue lèche au soleil…” (p. 116)

Sur les couleurs: „La première jarre est verte / herbe tiède / la seconde est blanche / l’enfant gavé de désir / la troisième est bleue / la mort” (p. 117)

„L’écume voyage dans l’empire des corps ouverts dit Ibn Batouta.” (p. 118)

Après le départ de Fass, cité natale: „Je fis l’apprentissage de la solitude, la solitude qui effaçait mon identité. Je devais cesser d’exister… m’éteindre petit à petit. Pendant ce temps-là, des caïds, des féodaux – mes compagnons de lutte – quittaient un à un le Rif, prenaient goût au commerce et aux affaires; ils se sont installés à Tanger, Tétouan, Alhuceimas… Certains se sont retirés à Melilla et Ceuta et se sont rangés à l’ordre de l’occupant… Ils trahissaient le Rif… Ils trahissaient le pays…” (p. 130)

Souffrance de celui qui a quitté la place natale: „Loin de la terre je vais devenir un mythe ou une légende… je vais devenir une pierre, une motte de terre noire, un héros isolé, cul-de-jatte…” (p. 132)

Un peintre dit sur les femmes: „Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur.” (p. 135)

Tanger: „La cité fabuleuse. Le symbole même de la trahison. Zone ouverte à l’aventure du jeu et de la mort. La ville vendue au plus offrant. Le manuscrit volé. Le caftan d’une jeune mariée taché de sang. Le voile du corps esclave. L’amour voilé de deux jeunes filles. L’oiseau des sables blessé.” (p. 138)

Le modernisme est associé à l’invasion de l’image: „L’image. La représentation. Séduction du mensonge.” (p. 142)

Encore: „Les femmes de Fass cachent leur visage avec leurs babouches devant les touristes photographes et pourtant l’image a envahi la ville.” (p. 143)

Le café: „Lieu soustrait au temps. Fermé/refusé à la femme. Proscrit à l’enfant.” (p. 148)

Encore: „taverne obescure où se trament des histoires fantastiques – lieu où l’on tourne le dos au réel.” (p. 148)

Et le geste qui valorifie le lieu: „Aller au café est l’étape parallèle à celle de la première cigarette et des premières masturbations. Aller au café – fumer – se masturber. Aller au café – désigner une seconde demeure c’est élire un territoire dans le continent de la soliture – on se donne – on s’adonne au café: on se „caféise” tout en se „kifant”. (p. 149)

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